
Interview de Jean-Pierre Pourtois, Professeur émérite de l’Université de Mons (UMONS), Président de l’ASBL Éducation et Famille partenaire de l’UMONS et Président fondateur de l’AIFREF, par Catherine Mounier
Quels liens faites-vous entre émancipation démocratique et accès au savoir ?
Jean-Pierre Pourtois : Avant de vous parler de mes hypothèses de travail, il m’apparait indispensable de définir démocratie, société, savoir et connaissance. Il n’y a pas, il ne peut pas y avoir de développement scientifique sans démocratie. C’est un duo étroitement articulé. Je veux dire qu’un citoyen d’une démocratie n’est pas le même qu’un citoyen qui vit dans un régime totalitaire. Il n’existe pas d’égalité entre eux. Le mot citoyen est fortement tributaire du contexte politique, historique et économique.
C’est un point capital car on oublie souvent que la démocratie n’est pas un état mais un processus. S’il s’agissait d’un état, on pourrait dire : « je suis démocrate », ce qui supposerait qu’on l’est tout le temps et partout. Ce qui est faux, car la plupart du temps, on est démocrate au travail mais pas dans sa famille ou inversement. En réalité il s’agit d’un processus qu’on met en œuvre.
Autre chose : la démocratie, c’est un régime qui introduit automatiquement une opposition. Dès lors qu’il y a une majorité et une opposition, il y a conflit.
Maintenant comparons le schéma scientifique et le schéma démocratique qui sont très proches avec des dissonances manifestes. Prenons une question. Sans question, rien n’existe. Pour résoudre une question, la recherche parle d’hypothèse quand la démocratie raisonne en termes d’objectifs. L’hypothèse est du côté du rapport au savoir, alors que l’objectif se situe dans le rapport à l’expérience.
Le savoir est constitué d’informations que l’individu réceptionne. Du côté de l’expérience, on imagine un monde antérieurement vécu, c’est-à-dire une action. Le savoir devient connaissance, c’est-à-dire quelque chose qu’on prend à l’intérieur de soi et qu’on gardera toute sa vie. C’est cela la connaissance.
Quand la démocratie et la science se rencontrent, on est dans la recherche-action. Notre civilisation marche toujours sur une jambe : soit on penche du côté de l’expérience, soit du côté de l’hypothèse. Les enfants des milieux populaires acquièrent des savoirs mais n’ont pas la connaissance qui leur permettrait de lier tout ça.
Je vais éclairer mon propos avec un exemple. Quand j’étais instituteur, j’avais à la fois des élèves de milieux sociaux défavorisés et d’autres de milieux favorisés. Quand je posais une question, les premiers levaient immédiatement le doigt et… répondaient à côté de la plaque. Les enfants de milieux favorisés attendaient. Comme un moment d’inhibition. De pensée différée.
Et cela leur donnait accès à des réponses pertinentes. Autrement dit, quand on pense on n’agit pas, et quand on agit, on ne pense pas.
