Faire expérience(s), ou ce que la compétence ne dit pas – Bernard Barbier, Doctorant 3ème année CNAM CRTD

Bernard Barbier – Doctorant 3ème année CNAM CRTD – 2026

Point de départ : Mon expérience de Vipassana, une pratique, une épreuve, une rupture épistémique

Ma participation à une retraite Vipassana a été bien plus qu’une simple expérience méditative. Elle s’est révélée être une épreuve au sens fort, un événement transformateur, une expérience de dépouillement d’un moi discursif, un contact radical avec l’impermanence des sensations, des pensées, de la conscience.

Vipassana, méthode de méditation du Bouddha, dans la tradition enseignée aujourd’hui par S.N. Goenka, repose sur l’observation directe, prolongée, des phénomènes corporels et mentaux, sans réaction ni identification. Cette pratique, qui se veut à la fois spirituelle et rigoureusement empirique, propose une épistémologie incarnée : l’esprit connaît par le corps, par l’attention soutenue, par la traversée du silence.

Cette expérience m’a confronté à une autre forme de connaissance : non analytique, non discursive, mais néanmoins profonde, située, et intégrée. Une connaissance qui ne relève pas du savoir transmissible immédiatement, mais du faire expérience : être transformé par ce que l’on vit.

Elle m’a ainsi conduit à interroger les limites du cadre scientifique moderne et à penser la possibilité d’une articulation entre rigueur méthodologique et transformation subjective.

1. Faire expérience(s) : apprendre, connaître, devenir

Le concept de faire expérience dépasse l’événement. Il désigne un processus complexe, dans lequel un sujet est confronté à une situation singulière, s’y engage, la traverse, en est affecté et en ressort transformé.

John Dewey, dans Experience and Education (1938), rappelait que « toute véritable éducation vient de l’expérience », mais que toutes les expériences ne sont pas éducatives. C’est la mise en sens, la réflexivité et la possibilité de transfert créatif qui font d’une expérience une ressource pour apprendre et agir autrement.

Dans le champ des didactiques professionnelles (Pastré, 2006), de la philosophie de l’action (Ricoeur, 1990), ou encore de la psychosociologie (Aubert, 2004), l’expérience est vue comme matrice de savoirs : elle donne lieu à une élaboration cognitive, émotionnelle, symbolique.

Mais elle est aussi inassignable : ce qui est vécu dans une situation ne se répète jamais à l’identique. Le sujet compose, recompose, interprète à chaque fois. C’est pourquoi l’expérience n’est jamais totalement transférable, elle est transposable, oui, mais toujours par un travail du sujet.

2. La notion de compétence : une construction socio-historique

Dans ma thèse, j’analyse la construction sociale de la notion de compétence, au croisement des mutations du travail, de la formation, et des logiques managériales.

Au-delà de l’approche étymologique, historiquement le mot compétence migre du champ juridique vers le champ professionnel. Il devient central à partir des années 1980, dans le contexte de la crise du modèle taylorien-fordiste et de la montée en puissance de la gestion individualisée des ressources humaines (Zarifian, 1999 ; Wittorski, 2005).

La compétence est alors définie comme la mobilisation de ressources en situation, définition séduisante, mais ambiguë. Car elle individualise des capacités qui sont en réalité souvent collectives, situées, et issues de parcours complexes.

Elle devient aussi un outil de pilotage, de classement, de mise en marché des personnes : à travers les référentiels, les portfolios, les certifications. Ce processus, analysé comme une « gouvernementalité par les compétences » (Foucault, 1978 ; Moreau, 2003), transforme les individus en porteurs de capital à valoriser.

Or, cette vision masque le processus vivant « d’expérienciation », qui précède et excède ce que l’on nomme ensuite compétence. Le mot compétence fige ce qui, dans la réalité, est toujours en mouvement, en tension, en devenir.

D’autant plus que la notion de compétence, remise en selle pour dire les variables de la performance individuelle par les cabinets anglo-saxons à partir des années 1970, est utilisée pour remplacer la notion de qualification critiquée dans les années 1990 et 2000, avec un point d’orgue en 1998.

L’évolution contemporaine de l’approche compétences, en fait, ne rompt pas avec la qualification. Elle en produit une forme recomposée. Mais là où la qualification classique reconnaissait collectivement des emplois et des positions dans un ordre professionnel négocié, la compétence certifiée, transversale et transférable tend à instituer une qualification individualisée des personnes, portable d’un contexte à l’autre, en reportant sur elles la responsabilité de leur employabilité et de la mise en visibilité de leurs acquis.

4. Discussion critique : entre faire expérience et compétence

La rencontre entre les notions de faire expérience et de compétence révèle un champ de tensions théoriques et pratiques. Ces tensions ne sont pas purement conceptuelles : elles traduisent des conflits de représentation du travail, des processus d’apprentissage, et des modes de reconnaissance dans l’entreprise contemporaine.

Tensions fondamentales

  1. Tension entre processus vivant et produit figé
  • Faire expérience renvoie à un processus en cours, situé, évolutif, subjectif.
  • La compétence est souvent conçue comme résultat observable, stabilisé, objectivable.

Cette tension est critique : elle oppose une logique du devenir à une logique de reconnaissance normée.

  1. Tension entre subjectivité vécue et objectivation organisationnelle
  • L’expérience implique un rapport sensible, affectif, réflexif à la situation.
  • La compétence est traduite dans des grilles d’évaluation, des référentiels, des langages institutionnels.

Ici se joue le conflit entre ce qui est vécu et ce qui est reconnu comme ayant de la valeur.

  1. Tension entre singularité et généricité
  • L’expérience est toujours singulière, enracinée dans une trajectoire personnelle.
  • La compétence, surtout dite « transférable », prétend à la généricité, à l’universalité.

Cette tension rend difficile la reconnaissance des expériences atypiques, marginales, informelles.

  1. Tension entre complexité du réel et exigences de simplification gestionnaire
  • Faire expérience engage des logiques complexes, systémiques, parfois contradictoires.
  • La compétence doit pouvoir être nommée, mesurée, comparée ce qui induit une simplification.

La réduction de l’expérience en compétence est donc une opération de traduction politique autant que technique.

Des convergences possibles

Malgré ces tensions, les deux notions ne sont pas sans lien. Certaines convergences peuvent être identifiées, à condition de les encadrer finement :

  1. La compétence comme effet observable d’une expérience mobilisée
  • On peut concevoir la compétence comme l’expression partielle d’une expérience rendue visible dans l’action.
  • Mais cette expression est toujours située et dépendante du regard de l’organisation ou du collectif.
  1. La compétence comme forme de reconnaissance sociale d’un faire expérience réussi
  • Lorsqu’une personne agit efficacement dans une situation nouvelle, c’est bien l’expérience qui opère mais c’est la compétence qui est reconnue.
  • La compétence joue alors un rôle de médiateur social et symbolique.
  1. La compétence comme outil d’abstraction d’expériences comparables
  • Dans certaines conditions (par exemple en formation ou en VAE), on peut utiliser la notion de compétence pour faciliter la mise en récit, la modélisation et la reconnaissance d’expériences diverses.
  • Mais cela suppose un travail réflexif, une contextualisation, et non une simple extraction.

Des divergences irréconciliables ?

Plus profondément, certaines oppositions entre les deux notions relèvent de logiques politiques et anthropologiques distinctes :

  • Faire expérience valorise l’imprévisibilité, l’inachèvement, l’autoformation dans l’action (Schön, 1983 ; Billett, 2011).
  • La compétence est souvent arrimée à une logique de normalisation, de traçabilité, de capitalisation individuelle.

Cela reflète deux visions du travail et de l’apprentissage :

  • L’une centrée sur la vie du sujet en situation, son devenir, sa réflexivité.
  • L’autre centrée sur la gestion des ressources humaines, leur employabilité, leur adaptation.

Conclusion critique et proposition

La compétence comme langage appauvri mais utile pour dire l’expérience mobilisable

Plutôt que d’opposer frontalement les deux notions, il s’agit de comprendre la fonction sociale de la notion de compétence et notamment de « compétence transférable ».

La compétence transférable est un langage institutionnel, simplifié, qui sert aux entreprises à exprimer un besoin réel : celui de pouvoir compter sur des personnes ayant déjà fait expérience(s), capables de mobiliser ce vécu dans de nouvelles situations.

Autrement dit, la compétence transférable désigne, mal, ce que le monde du travail recherche vraiment : des individus ayant traversé, élaboré, intégré des situations professionnelles complexes, et pouvant reconstruire de l’action, du sens, de l’efficacité ailleurs.

Mais ce langage de la compétence :

  • Évacue la dimension vécue, non linéaire et située de l’expérience.
  • Occulte le travail de recomposition et de transposition effectué par la personne.
  • Produit des effets de pouvoir, de disqualification, voire de violence symbolique (Bourdieu, 1993), en réduisant le sujet à un profil de compétences.

Vers un changement de paradigme : reconnaître l’expérience comme ressource première

Il ne s’agit donc pas de remplacer le mot compétence par un autre. Mais de :

  • Repolitiser le langage de la compétence : en faire un langage critique, conscient de ses effets et de ses limites.
  • Revaloriser l’expérience comme ressource centrale du développement professionnel, dans ses dimensions affectives, narratives, collectives.
  • Déplacer le regard managérial : de la quête de compétences disponibles vers l’écoute des parcours, des récits d’expériences et de leur puissance transformatrice.

Mon engagement, à travers cette recherche et mes expérimentations est de réhabiliter le « faire expérience » comme fondement d’un autre rapport au travail, à la connaissance et à la reconnaissance.

Bernard Barbier – Doctorant 3ème année CNAM CRTD – 2026

Pour aller plus loin – Références clés :

Dewey, J. (1938). Experience and Education.
Zarifian, P. (1999). Objectif compétence.
Wittorski, R. (2005). La professionnalisation.
Foucault, M. (1978). Naissance de la biopolitique.
Pastré, P. (2006). « La conceptualisation dans l’action ».
Ricoeur, P. (1990). Soi-même comme un autre.
Moreau, D. (2003). Gouverner par les compétences.
Goenka, S.N. (2002). L’art de vivre : Vipassana, enseignement du Bouddha.

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