
« L’expérience, c’est ce que le monde me fait quand je fais quelque chose au monde ».
Jean-Marie Barbier et Martine Dutoit coord., L’expérience en train de se faire.
Paris, L’Harmattan, 2024.
Cette édition 2026 de la Biennale rend hommage à Jean-Marie Barbier, professeur émérite au Cnam, qui a présidé l’association depuis 2012 jusqu’à sa disparition le 14 janvier 2026 et s’était beaucoup investi dans la préparation de cette rencontre. Ses travaux ont contribué à éclairer la place centrale de l’analyse de l’activité, des parcours de vie et des dynamiques d’expérience dans les sciences de l’éducation.
Face à l’accélération des transformations technologiques, environnementales, économiques et sociales, la question de l’apprentissage se pose avec une acuité renouvelée. Comment former des individus capables d’agir dans des environnements incertains, d’inventer des solutions face à des problèmes inédits, de coopérer dans des organisations complexes ? Ces interrogations traversent aujourd’hui les débats sur l’éducation, la formation et le travail. Les mutations en cours transforment déjà les compétences attendues des individus. Former n’est plus simplement transmettre des connaissances stabilisées. Former, c’est accompagner les individus dans un processus d’apprentissage qui se déroule tout au long de la vie et leur permettre de s’adapter à des situations nouvelles, en mobilisant leur expérience.
Dans ce contexte, la notion de « faire expérience » prend tout sa place. Elle renvoie non seulement à l’idée que l’apprentissage ne saurait se réduire à la seule transmission de connaissances, mais aussi qu’il se construit – ou coconstruit – dans l’action, la confrontation au réel, l’échange avec les autres. Les contributions réunies dans cet ouvrage, issues des interventions de la Biennale internationale de l’éducation, de la formation et des pratiques professionnelles, explorent cette notion sous différents angles : parcours de vie, formation initiale et continue, transformation des organisations, nouvelles formes d’apprentissage,
Si l’apprentissage est indissociable de l’expérience, l’expérience est quant à elle d’autant plus formative qu’elle est analysée, discutée, mise en perspective. L’apprentissage naît ainsi de l’articulation entre action et réflexion, pratique et conceptualisation. Dans maints domaines, la compétence des professionnels s’apprécie d’ailleurs non seulement à l’aune de leurs connaissances, mais aussi de leur capacité à analyser les situations et tirer des enseignements de l’expérience. En effet, vivre des situations ne signifie pas nécessairement comprendre ce que l’on vit. Si la théorie est abstraite et difficile à maîtriser, la pratique, quant à elle, n’acquiert véritablement de valeur formatrice qu’éclairée par une culture intellectuelle qui permet de l’interpréter.
De plus en plus, les dispositifs pédagogiques placent l’expérience au cœur des apprentissages. Les systèmes centrés sur l’accumulation des connaissances laissent place à des systèmes plus orientés vers le développement de « compétences ». Le mouvement est très net dans l’enseignement supérieur.
Depuis plusieurs années, l’enseignement supérieur, édifié sur une logique centrée sur les connaissances disciplinaires, bascule vers des approches pluridisciplinaires, orientées vers l’acquisition de compétences. Les réformes récentes ont ainsi encouragé les établissements à structurer les diplômes autour de compétences clairement identifiées et évaluables, pour mieux rapprocher les formations des besoins du marché du travail et rendre les parcours plus lisibles et professionnalisants.
Dans ce cadre, les formations sont progressivement organisées en blocs de compétences, supposés former des ensembles cohérents de savoirs, savoir-faire et savoir-être, pouvant être validés de manière autonome. Cela donne lieu à des parcours plus flexibles, adaptés à la formation tout au long de la vie. Les blocs de compétences favorisent également la reconnaissance progressive des acquis. Ils permettent une meilleure articulation entre formation initiale, formation continue et reconversion professionnelle.
Certaines institutions ont joué un rôle pionnier dans la reconnaissance de l’expérience comme source d’apprentissage. C’est le cas du Conservatoire national des arts et métiers, dont l’histoire est indéfectiblement liée à la formation des adultes et à l’articulation entre savoirs scientifiques et pratiques professionnelles. Depuis sa création, le Cnam s’est donné pour mission de rendre les savoirs accessibles à celles et ceux qui apprennent tout en travaillant. Cette vocation s’incarne dans des dispositifs pédagogiques qui valorisent l’expérience professionnelle, l’alternance, les projets appliqués et la reconnaissance des acquis de l’expérience.
Progressivement, les universités ont engagé une évolution de leurs pratiques pédagogiques. De nouvelles modalités d’apprentissage se développent, comme les pédagogies par projet, l’apprentissage par problèmes, les stages, l’alternance ou encore les dispositifs de reconnaissance des acquis de l’expérience. Ces dispositifs permettent aux étudiants de mobiliser des compétences dans des situations concrètes et de renforcer le lien entre les enseignements académiques et les pratiques professionnelles. Divers outils ont été mis en place pour accompagner les étudiants dans l’identification et la valorisation de leurs compétences, tel le Portefeuille d’Expériences et de Compétences (PEC), qui permet aux étudiants d’identifier, valoriser et organiser leurs compétences et expériences pour construire un projet cohérent et professionnel.
Plus l’enseignement supérieur évolue vers un modèle centré sur les compétences et la professionnalisation des parcours pour favoriser l’employabilité et l’autonomie des étudiants, plus les pédagogies actives, l’hybridation des savoirs et la confrontation au réel sont au cœur des dispositifs de formation. L’apprentissage devient un processus dynamique dans lequel les apprenants sont invités à expérimenter, à analyser leurs pratiques et à construire progressivement leur compréhension des situations professionnelles. Les projets collaboratifs, les démarches de recherche-action ou les communautés de pratiques illustrent cette dimension collective donnée à l’apprentissage.
Le succès des formations en apprentissage témoigne de cette importance de la formation par l’expérience et par la mise en situation. A l’université comme au Cnam, l’apprenti acquiert les bases et les principes d’un domaine (droit, économie, sciences de la vie, etc…). Dans l’entreprise, il met ces connaissances en pratique et approfondit, en l’expérimentant, ce qu’il a appris. Puis, de retour sur les bancs de l’université ou de l’école, il peut réfléchir à l’expérience ainsi acquise et la « comprendre », au sens étymologique du terme (cum – prehendere).
La diffusion rapide des systèmes d’intelligence artificielle pourrait laisser penser que l’acquisition des connaissances devient moins nécessaire. Il n’en est rien. Dans un environnement saturé d’informations et d’outils automatisés, la capacité à comprendre, à interpréter et à évaluer est plus essentielle que jamais. Sans un socle solide de connaissances, il devient difficile d’exercer un jugement critique, de détecter une erreur ou de formuler une question pertinente. Si les technologies facilitent immensément l’accès à l’information, elles n’en assurent pas la compréhension. Ses utilisateurs doivent interpréter les résultats qu’elles produisent. Dans la tradition ancienne de la culture européenne, la figure humaniste de « l’honnête homme » désignait un individu cultivé, capable de relier les savoirs, d’exercer son jugement et de participer à la vie collective avec discernement. « Mieux vaut une tête bien faite qu’une tête bien pleine. » (Michel de Montaigne, Essais, Livre I, chapitre 26, « De l’institution des enfants », Bordeaux, 1580, ed. moderne : Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade). Cette célèbre phrase des Essais de Montaigne rappelle que l’éducation doit permettre de comprendre, de relier et de juger, plutôt que d’accumuler des informations isolées. Elle ne signifie pas, loin s’en faut, que les connaissances seraient secondaires et encore moins inutiles. Dans notre monde traversé par des transformations profondes et par l’irruption de nouvelles technologies cognitives, cet idéal humaniste demeure d’une étonnante actualité.
L’avenir de nos formations ne réside ni dans la seule accumulation des connaissances ni dans la seule valorisation de l’expérience, mais dans l’articulation féconde entre les deux. C’est dans cet équilibre que se joue, aujourd’hui plus que jamais, la capacité de chacun à apprendre et agir, à réfléchir sur ses pratiques et les relier à une compréhension plus large des enjeux sociaux, à se préparer à transmettre son expérience aux générations suivantes.
Bénédicte Fauvarque-Cosson
Bénédicte Fauvarque-Cosson est administratrice générale du Cnam (Conservatoire national des arts et métiers) depuis septembre 2022.Diplômée en droits français et anglais (King’s College/La Sorbonne), docteure en droit et agrégée des facultés de droit, Bénédicte Fauvarque-Cosson a été professeure des universités aux universités de Rouen, René Descartes et Panthéon-Assas, avant de devenir conseillère d’Etat en 2018. Elle a également été conseillère spéciale de la vice-présidente de la Commission européenne et a participé aux Etats généraux de la justice.
