
Il était déjà présent lors de la première édition qui s’appelait alors plus sobrement Biennale de l’éducation et de la formation, aux côtés de Jacky Beillerot, son fondateur. Il a accompagné les différentes biennales, y compris lorsque celles-ci ont changé de nom, sous l’impulsion de Jean-Marie Barbier, professeur au Cnam, afin de faire place aux valeurs et à la culture de l’enseignement professionnel.
Il nous a semblé important de le rencontrer.
Vous êtes un habitué de la Biennale…
Je n’en ai raté aucune. Je vais vous raconter des moments de ma vie car deux personnes, Jacky Beillerot et Jean-Marie Barbier, m’ont beaucoup marqué dans ma vie professionnelle. L’histoire commence dans les années 80, lors d’une de mes conférences au Québec, en présence de Paul Durning, un collègue de Nanterre. A la fin de ma conférence, ce dernier me propose de venir travailler à Nanterre. C’est là que j’ai rencontré Jacky Beillerot, Jean-Claude Filliou et Gilles Ferry. Durning m’a proposé un poste qui venait de se libérer en attendant que Jacky termine sa thèse. Mon profil l’intéressait parce que j’étais spécialisé dans l’éducation familiale. J’y suis resté vingt ans. Cela a été une période de ma vie extrêmement dynamique, heureuse, animée et enrichissante. J’avais un statut d’étranger à qui on faisait confiance. Il y avait beaucoup de conflits entre les équipes à Nanterre. Comme toujours dans les universités. Moi, j’appartenais à tout le monde et à personne.
Comment est née la Biennale internationale de l’éducation et de la formation professionnelle que nous connaissons ?
Quelque temps plus tard, Jacky m’a informé de son désir de créer la Biennale en hommage à son fils disparu (drame que j’ignorais). On a commencé à se réunir tous les mois à Paris, c’était des réunions passionnantes. C’est là que j’ai rencontré Jean-Marie. J’ai constaté que Jacky et Jean-Marie étaient deux personnalités qui se complétaient, s’opposaient, interagissaient et généraient des conflits positifs sur différents plans : épistémologique, philosophique, au niveau du pragmatisme. C’était extraordinaire. Je suis un grand bénéficiaire de l’interactivité qui régnait entre eux. À tel point qu’il s’est passé quelque chose que personne ne sait. On était à un moment de bascule à propos de la biennale : qu’allait-elle devenir ? Jean-Marie se positionnait comme le possible successeur de Jacky. Jacky était quelqu’un qui savait écouter. Il était très autoritaire mais il écoutait énormément ses collaborateurs et ses amis. Il nous laissait tout le temps nécessaire puis il décidait, alors que Jean-Marie écoutait un peu, puis fonçait. À l’époque je travaillais sur un concept qui m’a occupé toute mon existence, celui de recherche-action. J’ai compris que Jacky représentait le pôle recherche, et Jean-Marie celui de l’action. Entre les deux, il y avait un trait d’union. J’ai joué le rôle de trait d’union. Pour avancer sur la création de la biennale, je leur ai proposé un rendez-vous à tous les deux. Ça a été un moment exceptionnel. Jacky a écouté Jean-Marie attentivement pendant presque deux heures, Jean-Marie a développé son programme d’actions de la formation. C’est à ce moment-là que la Biennale de l’éducation est devenue Biennale de l’éducation et de la formation.
Jacky Beillerot et Jean-Marie Barbier étaient donc plus complémentaires qu’opposés ?
Tous deux avaient une base commune marxiste de gauche mais ils appartenaient à des courants philosophiques et politiques différents. L’un ne faisait pas confiance à l’autre facilement. C’était délicieux : ils s’attiraient tout en se repoussant. Tous les deux étaient des élèves de Bourdieu. Ils avaient été profondément marqués par le premier bouquin que Bourdieu avait fait avec Passeron.
Jacky s’intéressait au rapport au savoir, il était préoccupé par les gens, particulièrement ceux de milieux socioculturels peu favorisés. Donc principalement les personnes de milieu populaire qui apprenaient de façon mécanique mais peinaient à intégrer les connaissances. Le travail de Jacky était de rechercher les variables indépendantes qui expliquent comment un sujet aboutit à la connaissance. En ce sens, Jacky était le maître de la prédiction.
De son côté Jean-Marie était très engagé dans la philosophie pragmatique de John Dew. Par exemple il a travaillé sur le concept d’habitude : À partir des activités professionnelles de base il tentait de comprendre comment l’apparition d’un problème va faciliter l’évolution des habitudes et aboutir à une meilleure intégration dans une société qui continue à changer. Jean-Marie travaille à l’intégration de l’individu par la formation. Jean-Marie était le maître de la prévision. Jean-Marie commence par le point d’arrivée, c’est-à-dire la formation, la compétence. Il va chercher les activités professionnelles de base et tenter de bloquer toutes les variables indépendantes pour faciliter le succès de la formation. Alors que Jacky, c’est le contraire. Pour comprendre comment la connaissance vient au sujet, il doit laisser bouger toutes les variables indépendantes.
Entre prédiction et prévision, il y a des conflits, parfois positifs, parfois négatifs. Le négatif, c’est les préjugés, la religion par exemple : on ne fait plus d’expériences, on sait. Il faut travailler sur le trait d’union pour fixer une finalité à l’acte, cette finalité devant tenir compte des prérequis et des données initiales de la réalité. Tous les deux avaient beaucoup de points communs mais ils rencontraient une opposition philosophique majeure entre prédiction et prévision. C’est comme l’arc électrique : il faut rapprocher les deux pour avoir l’étincelle ; alors, on a la lumière. C’était donc un grand bonheur pour moi de discuter avec les deux. Jean-Marie c’était un bâtisseur, il était très sensible à l’apprentissage organisationnel, à l’expérimentation. Jacky était plutôt du côté du savoir : Q’est ce qui, dans le savoir, conduit à la connaissance ? Et qu’est-ce que la connaissance ?
En un mot, pour Jacky c’est la pensée qui conduit à l’action, chez Jean-Marie c’est l’inverse. Mon bateau a navigué entre les deux rives. De l’habitude et du désir d’apprendre.
Tous mes travaux ont visé la mise en œuvre de cette recherche-action.
J’ai développé avec mon équipe le concept de cité de l’éducation. Ce concept est l’extrapolation de ce que je dois à Jacky et à Jean-Marie. Ils ont été deux bonheurs dans ma vie. Jacky, ce serait plutôt Héraclite (on ne rentre jamais dans un fleuve deux fois de la même façon, donc le rapport au savoir est toujours différent d’un individu à l’autre.) et Jean-Marie plutôt Parménide (le monde est immuable, l’individu a des habitudes nécessaires pour reproduire le monde à l’identique). Tous les deux ont enrichi le sens de ma vie. Les premières biennales mettaient l’accent sur la recherche. Avec Jean-Marie, on a introduit la formation. Pour l’avenir, il serait intéressant, peut-être, d’accentuer le concept de philosophie. La biennale est arrivée maintenant à son degré de maturité. On espère que Martine aura la force et le courage de poursuivre l’œuvre de Jean-Marie et celle de Jacky qui ensemble forment un chef d’œuvre.
Professeur et chargé de mission à la faculté de psychologie et de Sciences de l’éducation à l’Université de Mons en Belgique, Jean-Pierre Pourtois est un des piliers de la Biennale internationale de l’Éducation et de la Formation professionnelle.
