
Le monde du travail social et, plus largement, de l’intervention sociale s’est beaucoup transformé ces dernières années. L’augmentation des besoins des personnes vulnérables du fait de la pauvreté, de l’âge, du handicap, de difficultés relationnelles… s’est accélérée. Sous la pression des mutations démographiques, technologiques, écologiques…, les professionnels se trouvent eux-mêmes en difficulté, en mal de reconnaissance sociale, soumis à des injonctions normatives et bureaucratiques, souvent isolés et dans une grande perplexité quant à leur avenir.
Encore faut-il prendre la mesure de l’ampleur des changements qui touchent non seulement à des facteurs exogènes, mais à la nature même de l’aide à autrui. Par exemple, il apparaît que les profils des personnes accompagnées changent, avec une intrication de problématiques et, notamment, des problèmes de santé mentale face auxquels les intervenants sociaux se sentent souvent démunis.
Comment cela se traduit-il dans les pratiques professionnelles? Comment ces mêmes pratiques peuvent-elles bénéficier de formations ne reposant pas seulement sur des savoirs académiques, mais aussi sur des expériences? Et comment la recherche peut-elle contribuer à enrichir les savoir-faire et la qualité des interventions?
Pour l’UNAFORIS, la formation et la recherche ont des objectifs communs. Elles sont amenées à prioriser quatre grandes préoccupations, en lien avec les finalités de l’action sociale et médico-sociale :
- développer la participation et le pouvoir d’agir de l’ensemble des acteurs
- favoriser le décloisonnement des métiers et des formations
- faciliter la fluidité des parcours, dans une dynamique promotionnelle
- renforcer la production de connaissances par la recherche.
Pour autant, la façon de concevoir la formation, tout aussi bien que la recherche n’est plus la même depuis l’émergence de figures nouvelles parmi les acteurs de la formation et de la recherche : les personnes concernées directement, qu’on les appelle usagers, patients, personnes accompagnées, aidants familiaux ou dits informels, pair-aidants…
Il faut pour cela pouvoir nouer des liens plus étroits, dans l’acquisition de compétences, entre des savoirs théoriques qui aident à conceptualiser, des savoirs procéduraux, des savoirs pratiques, des savoir-faire ou ce que certains appellent encore « le savoir en usage », « le savoir de la pratique » ou « les savoirs d’action »1. Cela veut dire dépasser les tensions qui n’ont cessé d’être à l’œuvre dans toute l’histoire du travail social entre professionnalisation et attraction de l’enseignement supérieur.
En l’occurrence, il s’est produit un évènement important avec le décret du 6 mai 2017 qui a intégré pour la première fois une définition du travail social dans le Code de l’action sociale et des familles et qui le fait reposer désormais sur trois formes de savoirs : des savoirs universitaires en sciences sociales et humaines, des savoirs pratiques et théoriques des professionnels du travail social et des « savoirs issus de l’expérience des personnes bénéficiant d’un accompagnement social, celles-ci étant associées à la construction des réponses à leurs besoins ». Il existe donc une base réglementaire qui permet d’aller beaucoup plus loin qu’une référence à des valeurs, aussi louables et essentielles soient-elles.
Ces trois formes de savoirs sont appelées à se croiser et à s’enrichir mutuellement, à la condition expresse d’avoir des objets communs : le rapport aux personnes avec la volonté qu’il ne soit plus dissymétrique, les savoirs expérientiels dont il faut renforcer la légitimité, le développement du pouvoir d’agir, mais aussi le rôle de la société civile, l’impact des notions d’inclusion, de parcours de vie, de positionnement professionnel sous l’angle de « l’aller-vers »…
De la même manière, pour la recherche, l’enjeu n’est pas d’accroître la sophistication de la méthodologie, mais d’assurer une meilleure compréhension des phénomènes sociaux et des pratiques, autrement dit des objets qui donnent du sens à des formes d’accompagnement social innovantes et utiles pour les publics vulnérables.
Marcel Jaeger, Président de l’Unaforis (Union nationale des acteurs de la formation et de la recherche en intervention sociale). C’est un ancien titulaire de la chaire de travail social et de l’intervention sociale du Cnam.
1Cf. Jean-Marie Barbier, Etienne Bourgeois, Gaëtane Chapelle, Jean-Claude Ruano-Borbalan, Encyclopédie de la formation, PUF, 2009.
